La prévention, angle mort du nouveau patron de l'Autorité Nationale des Jeux (ANJ)
Paris, le 19 juin 2026
L’audition par les Parlementaires le 17 juin de Pascal Chèvremont, proposé par le Président de la République pour prendre la direction de l’ANJ est éclairante mais peu rassurante sur la manière dont il envisage ses futures fonctions.
En effet, ce haut fonctionnaire de Bercy, familier de la Française des Jeux dont il assurait le contrôle économique, a également été de 2011 à 2017, délégué général des Brasseurs de France, le lobby des grandes marques de bière qui inondent tous les supports publicitaires possibles à chaque grande compétition sportive pour inciter à la consommation de leurs boissons alcooliques. De par ses fonctions passées, il a fortement baigné dans la culture des lobbys économiques et certainement pas dans celle de la santé publique et de la protection des consommateurs. Sa carrière à Bercy n’a pu que renforcer cette polarité et son audition devant les parlementaires des commissions des affaires sociales de l’Assemblée Nationale et du Sénat en a apporté la confirmation.
Si Pascal Chèvremont maitrise parfaitement l’analyse économique du secteur et manifeste son souci de bonne gestion, sa philosophie d’action pour l’ANJ est celle du « droit souple » basé sur des guides de bonnes pratiques et des recommandations, donc des outils peu contraignants pour les opérateurs, ouvrant une large zone grise d’interprétation et de liberté commerciale et promotionnelle. Plusieurs études scientifiques[1] ont démontré que l’autorégulation, qui soutient cette approche et qui repose sur l’éthique des opérateurs, est inefficace en ce qui concerne la prise en compte des conséquences sanitaires des activités commerciales. Et la prestation de Pascal Chèvremont, est révélatrice de son prisme d’analyse, car il ne répond que par des généralités, voire des banalités aux parlementaires qui l’interpellent sur ce sujet.
Mais les rares effleurements des conséquences sanitaires et sociales dans ses interventions, aussi bien au Sénat qu’à l’Assemblée Nationale, sont directement inspirés par la stratégie et la pratique de tous les secteurs économiques face à la santé, et il en épouse les éléments de langage :
- Le « Jeu responsable » : comme les alcooliers avec la « consommation responsable » dont il a été l’un des piliers, il considère que l’information sanitaire suffit. Dès lors, si le consommateur/joueur perd le contrôle, il est responsable de son malheur et non l’entreprise qui lui a fourni son produit de consommation. Pascal Chèvremont ne s’interroge pas sur l’impact comparé d’une pincée d’avertissement sanitaire dans un océan de matraquage promotionnel.
- La « Modération » : devant les députés, Pascal Chèvremont a déclaré soutenir la « consommation modérée », comme si l’instrumentalisation de la « modération » lui était inconnue, alors qu’elle est le slogan trompeur des alcooliers face aux préoccupations de santé.
- Le « Jeu excessif » est présenté comme une anomalie indépendante de l’activité normale de la consommation de jeux. M. Chèvremont plaide ainsi pour un élargissement du nombre de joueurs récréatifs, qui permettrait selon lui de réduire le nombre de joueurs excessifs. C’est un non-sens de santé publique ! Comme cela a été démontré par Lederman pour l’alcool (« loi de Ledermann »), la consommation excessive s’inscrit dans un continuum qui s’étend du jeu occasionnel récréatif à la perte de contrôle et l’addiction. Dit autrement, plus on a de joueurs, plus on a de risques d’avoir des joueurs excessifs et addicts.
- Le « Modèle économique » des opérateurs de jeux : Pascal Chèvremont ignore la conclusion de celle qui l’a précédé à la tête de l’ANJ, Isabelle Falque-Pierrotin, qui conclut ainsi la fin de son mandat : »Le modèle économique des opérateurs est construit sur les joueurs excessifs ». En effet, les joueurs « excessifs » représentent 60% du chiffre d’affaires de l’Industrie des Jeux (on constate à peu près la même répartition pour les buveurs excessifs parmi les consommateurs d’alcool). Par conséquent, la lutte contre le jeu excessif, à base de dépistage de certains joueurs, si elle était efficace, ruinerait le secteur économique.
- « La protection des mineurs » : là encore, tous les lobbys jurent la main sur le cœur qu’ils ne visent pas les mineurs, mais tous valorisent les clins d’œil aux mineurs, par les codes de communication, les styles de vie mis en valeur, sans compter pour certains les produits clairement destinés aux jeunes (les bières aromatisées/sucrées par exemple qui font la fortune des brasseurs et auxquels Pascal Chèvremont n’a rien trouvé à redire pendant son mandat chez les alcooliers). Si le futur président de l’ANJ se dit déterminé à lutter contre les possibilités de jouer des mineurs, il ne s’interroge pas sur l’environnement qui conduit ces jeunes à jouer malgré l’interdit.
Les auditions de Pascal Chèvremont par le Parlement sont instructives, car elles révèlent que son logiciel d’analyse, et donc sa logique d’intervention, a été profondément marqué par les stratégies des acteurs économiques (Française des Jeux, Brasseurs de France) pour contrer les questions et obstacles soulevés par les acteurs de santé. À l’Assemblée, il a évoqué au détour d’une phrase « la société civile » qui n’apparait que comme un élément du décor, mais aucune déclaration sur la prise en compte des positions de la société civile, alors qu’Addictions France a été citée à plusieurs reprises par les parlementaires.
Le décennat d’Emmanuel Macron avait commencé par l’arrivée de la déléguée générale de Vin & Société à l’Elysée, il se termine par la nomination du délégué général des Brasseurs de France à la tête d’une Autorité de régulation (soft). On peut saluer la continuité dans l’action, mais pas pour l’intérêt de la santé publique.
[1] Jonathan K. Noel, Thomas F. Babor & Katherine Robaina, “Industry self-regulation of alcohol marketing: a systematic review of content and exposure research”, revue Addiction, 2017.

Bernard Basset, Président d’honneur