Prévention : une offre privée qui pose question
Le 26 janvier 2026
Si l’invocation de la prévention n’a jamais été aussi présente dans les discours sur la santé et ses coûts au point de devenir un passage obligé, une figure imposée, elle reste une sorte de rituel dont la traduction concrète demeure toujours balbutiante et insuffisante. Elle reste en tout état de cause bien en deçà de ce qui est nécessaire et de ce qu’on pourrait espérer alors que les données s’accumulent sur les bénéfices potentiels en termes de maladies et handicaps évités et de gains d’espérance de vie. Mais quelle prévention ? Le débat a été relancé par l’arrivée dans l’entreprise privée Zoï de Jérôme Salomon, ancien Directeur Général de la Santé, située dans le très chic quartier de la place Vendôme à Paris et dans des locaux au design sobre de bon aloi.
Cet organisme propose des checks-up individuels très complets dans tous les domaines (nutrition, cardio-vasculaire, respiratoire, marqueurs sanguins, hormonaux, « équilibre hydro-minéral« , échographie, scanner…), soit au total 36 bilans destinés à évaluer de manière panoramique votre état de santé. Sur cette base « un plan d’action personnalisé » est établi afin d’avoir un mode de vie favorable car, selon Zoï, « Il est de notoriété publique qu’il vaut mieux avoir une alimentation saine plutôt que transformée, et que le sport ou le sommeil sont indispensables à une bonne santé. Cependant, sans personnalisation, ces recommandations perdent en pertinence et voient leurs chances d’être réellement mises en œuvre drastiquement diminuées ». Bien entendu, ce plan d’action est « accessible à tout moment sur votre mobile ». Les conseils sur le mobile sont actualisés tous les jours, et comprennent à la fois des recommandations hygiéno-diététiques et des prises éventuelles de vitamines ou de sélénium. Après ces descriptions séduisantes, nous découvrons le prix de ces prestations : 980 euros par an pour le bilan de base (« le plus choisi pour les moins de 40 ans« ) ou 3 600 euros annuels pour le check-up à 360°.
Cette offre de prévention individuelle pour gens fortunés soulève un certain nombre d’interrogations éthiques et scientifiques :
- Faut-il proposer une prévention plus complète aux seuls plus riches ? Alors que Jérôme Salomon souligne lui-même que les budgets de la prévention « ne bougent pas depuis trente ans« [1], il choisit de se consacrer à l’accompagnement de ceux qui sont déjà par leur éducation et leurs moyens les plus favorisés en termes d’espérance de vie. En effet, les hommes cadres de 35 ans vivent en moyenne 5,3 ans de plus que les ouvriers. Chez les femmes, cet écart est moins marqué (3,4 ans). Les ouvriers ont toutefois plus de deux fois plus de risque que les cadres de mourir entre 35 et 65 ans[2].
- La prévention relève-t-elle seulement d’une responsabilité essentiellement individuelle, d’un « bon » comportement qui relèverait de choix personnels, sur la base d’un bilan le plus complet possible et avec le soutien de professionnels haut de gamme ?
- L’ensemble des bilans peut-il garantir une santé sans aléas ? Ce n’est évidemment pas le cas.
Indépendamment de cette offre de prévention réservée à une minorité de happy few, le modèle scientifique qui sous-tend cette entreprise est hautement discutable quant à sa pertinence et son efficacité. Tous les professionnels de santé publique, et en particulier le Professeur Jérôme Salomon, savent que toutes les études scientifiques démontrent le rôle crucial des déterminants sociaux et environnementaux sur les comportements de santé (promotion de la santé). C’est pourquoi l’OMS, ancien employeur de Jérôme Salomon, insiste sur les mesures structurelles nécessaires pour obtenir de bons résultats en population générale, dont les plus riches font partie. Une politique des prix et un encadrement de la publicité pour les produits défavorables à la santé, des informations de santé accessibles, des conditions de travail épanouissantes et limitant les risques aussi bien physiques que psychiques…, font bien plus pour la santé collective, même celle des classes favorisées, que l’offre individuelle de Zoï.
Le modèle de prévention que l’ancien Directeur général de la santé cautionne, avec l’appui de grands investisseurs (Xavier Niel, Jean-Marie Messier, Rodolphe Saadé…), ne relève visiblement pas de l’intérêt général. C’est une entreprise au service d’intérêts privés, destinée à une minorité aisée mais qui, privilégiant la responsabilité et les comportements individuels, peut servir de justification commode pour des décideurs qui reculent devant la mise en œuvre d’une politique de santé à la fois efficace et courageuse. Il serait en tout cas préférable de favoriser le développement des bilans ou consultations de prévention gratuites pour les assurés aux trois âges de la vie[3], aujourd’hui insuffisamment utilisées.
Addictions France défend depuis son origine des politiques de prévention et de promotion de la santé qui soient bénéfiques pour le plus grand nombre et qui créent un environnement favorable à la santé de tous. C’est pourquoi la caution apportée par un ancien Directeur général de la santé, ancien cadre de l’OMS et universitaire de santé publique, à un modèle individualiste est un très mauvais signal.F
Bernard Basset, Président d’honneur
[1] Le Monde du 20 janvier 2026.
[2] https://www.insee.fr/fr/statistiques/8220688
[3] https://www.santepubliquefrance.fr/la-sante-a-tout-age/la-sante-a-tout-age/les-bilans-de-prevention-aux-ages-cles-de-la-vie