Une opération de police très médiatisée a eu lieu, en présence du président de la République, à Marseille le 19 mars, alors que la ville est le terrain d’une guerre des gangs meurtrière pour le contrôle des quartiers et le marché des drogues illégales. Certains quartiers, comme celui de la Castellane visé par l’opération, échappent à l’autorité de l’Etat, et la population y vit sous la loi des dealers. Dès lors, si la nécessité de rétablir une vie sociale normale pour les habitants n’est pas contestable, la question se pose de la pertinence et de l’efficacité des méthodes, qui s’inscrivent dans la philosophie de la guerre à la drogue déclarée en 1970 par le président Nixon, et dont le constat d’échec est largement partagé.

A priori, le bilan de l’opération marseillaise parait maigre pour une mobilisation de 900 policiers, gendarmes et douaniers qui était censée faire « Place nette XXL », selon la communication du président. Elle a permis la saisie de 8,7 Kg de cannabis, 340 g de cocaïne et 400 000 euros en liquide[1], des quantités qui paraissent dérisoires par rapport à l’ampleur du trafic. Rapporté aux forces mobilisées (900 personnes), chaque représentant des forces de l’ordre aurait contribué à saisir 9 g de cannabis, 0,4 g de cocaïne et 450 euros. Au total, 98 personnes ont été interpelées et 71 placées en garde à vue, en majorité des petites mains du trafic[2].

Avec un bilan quantitatif aussi faible, on peut douter du coup porté à l’organisation du trafic. Des articles de presse ont fait état de la reprise des trafics dès le lendemain[3]. Les dealers eux-mêmes ont fait des commentaires ironiques sur les réseaux sociaux en s’excusant « pour la gêne occasionnée » et informant leurs clients de la reprise de leur activité, avec des promotions commerciales et des modalités de livraison pour éviter les contrôles[4].

Les déclarations martiales, malgré ces résultats décevants (annonce d’opérations de même type dans d’autres villes), se sont accompagnées d’une communication démagogique, comme celle d’Éric Dupont-Moretti, ministre de la Justice, retrouvant le style enflammé du prétoire pour accuser les bobos et les bourgeois qui fument des pétards : « Ce pétard a le goût du sang séché sur le trottoir »[5], oubliant au passage que la consommation de cannabis est massive et concerne toutes les classes sociales. Tout à ses effets de manche, Eric Dupont-Moretti oublie que Gabriel Attal a reconnu avoir fumé du cannabis et défendait d’ailleurs en 2020[6] un débat public et citoyen autour de la légalisation du cannabis, qui permettrait sans doute une meilleure compréhension du problème que des slogans à l’emporte-pièce.

En difficulté et en manque de résultats, le Gouvernement incrimine les consommateurs qui seraient les principaux responsables. Pourtant, c’est bien l’Etat qui est responsable de la régulation des flux financiers considérables qui alimentent les trafics et la puissance des narcos. D’après une note de l’Insee de 2021, le narcotrafic ne génère pas moins de 2,7 milliards d’euros de gains par an en France, ce qui “correspond au total de la consommation de drogue (3,1 milliards d’euros) minoré des importations (0,4 milliard)”, soit un peu plus de 0,1 point du produit intérieur brut (PIB). Une lutte déterminée contre le blanchiment d’argent sale, les paradis fiscaux et tous les « mécanismes d’optimisation » qui permettent au commerce illégal de prospérer, serait certainement plus efficace que des opérations coup de poing à Marseille ou ailleurs. L’Histoire nous enseigne que le grand mafieux Al Capone est tombé victime du fisc, et non dans les batailles rangées dans les rues.

Tarir les flux financiers, qui permettent la prospérité des cartels et leurs conséquences désastreuses, devrait être la première des priorités, et pas simplement le gel des avoirs de quelques trafiquants qui sont interpelés de temps à autres. Mais dans la lutte contre les paradis fiscaux, les adversaires ne sont pas simplement les criminels des cartels de la drogue, mais aussi des entreprises peu regardantes, le système bancaire qui souvent y trouve son compte, ainsi que des Etats qui en profitent discrètement, y compris au sein de l’Europe. Il faudrait commencer par admettre que paradis artificiels et paradis fiscaux se nourrissent l’un de l’autre.

 

 

Bernard Basset

Médecin spécialiste en santé publique

Président d’Addictions France

 

 


 

[1] https://www.francetvinfo.fr/marseille/trafic-de-drogue-emmanuel-macron-annonce-plus-de-82-interpellations-et-une-soixantaine-de-gardes-a-vue-a-marseille_6433966.html

[2] https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/03/21/narcotrafic-apres-la-vague-d-interpellations-a-marseille-quelques-petites-mains-devant-le-tribunal_6223217_3224.html

[3] https://www.lefigaro.fr/marseille/marseille-au-lendemain-de-la-venue-de-macron-les-trafiquants-de-drogue-deja-de-retour-a-la-castellane-20240320

[4] https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/03/20/sur-telegram-les-dealers-marseillais-poursuivent-leurs-affaires-malgre-l-operation-place-nette_6223093_3224.html

[5] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/les-bobos-qui-fument-du-shit-ont-du-sang-seche-sur-les-mains-denonce-eric-dupond-moretti-20240320

[6] https://www.ouest-france.fr/societe/cannabis/cannabis-le-secretaire-d-etat-gabriel-attal-favorable-un-debat-autour-de-la-legalisation-6690957