L'alcool dans l'Histoire
Quel point commun pourrait-il y avoir entre l’arrestation de Louis XVI, l’ascension au pouvoir de Vladimir Poutine, l’assassinat d’Abraham Lincoln ou la mort de Lady Diana ? La consommation d’alcool. Publié en janvier 2026, « Le pouvoir et l'ivresse. De Noé à Elstine » de Michel Craplet explore des événements marquants à travers le prisme de l’alcool, révélant comment il a pu parfois jouer un rôle décisif dans certains grands tournants historiques.

« Je travaille à faire accepter ce rôle partiel de l’alcoolisation dans les événements historiques et à montrer la nécessité d’en parler. »
Michel Craplet, médecin, alcoologue, auteur de « Le Pouvoir et l’ivresse »
4 questions à l’auteur, Michel Craplet, psychiatre et alcoologue.
Votre livre Pouvoir et ivresse montre que l’alcool a pu influencer des décisions historiques majeures. Selon vous, peut-on dire que l’ivresse a en partie façonné l’Histoire ?
Le mot « façonné » est le bon car souvent il s’agit plus d’une question de forme que de fond. La consommation d’alcool n’est pas une cause structurante, mais souvent déclenchante d’un événement. De la même façon, elle n’explique pas les décisions prises par un protagoniste de l’histoire : ces décisions découlent toujours d’un ensemble de données politiques, idéologiques, économiques et sociales, mais l’ivresse leur donne une coloration particulière, par exemple violente.
Il ne s’agit pas de résumer la cause d’un événement au seul comportement d’un homme ivre mais de replacer la question dans un ensemble. Je travaille donc à faire accepter ce rôle partiel de l’alcoolisation dans les événements historiques et à montrer la nécessité d’en parler. Il faut le faire même si la consommation d’alcool est seulement un facteur ajouté à d’autres éléments, car elle transforme souvent une suite d’incidents en accident ou en drame.
J’ai pris l’exemple de la décision de l’attaque de Grozny en 1994 lors de la première guerre de Tchétchénie. Nous savons qu’elle fut prise au cours d’un diner bien arrosé célébrant à la fois la nouvelle année et l’anniversaire du commandant suprême des troupes russes. L’affaire est bien documentée, dans certains exemples anciens le rôle de l’alcool est plus diffus et est souvent caché.
Parmi les personnages et événements que vous évoquez, quel fait historique vous semble le plus frappant pour illustrer le lien entre ivresse et pouvoir ?
Je prendrai une série de faits qui a duré plus d’une décennie : l’exercice du pouvoir par Boris Eltsine. Son intoxication lui a permis d’arrêter une tentative de coup d’état de manière flamboyante en montant sur un char alors qu’il était en état d’ivresse. Sa manière de vivre et de boire a certainement renforcé sa popularité pendant plusieurs années. Ensuite, son intoxication chronique, avec alcoolodépendance probablement, lui a fait perdre la maitrise des événements. Son entourage en a profité. Ce qui est le plus regrettable c’est qu’il ait abandonné le pouvoir à un homme dangereux pour tous les Européens, y compris les citoyens de son pays, un homme ivre de pouvoir.
En éclairant l’Histoire sous cet angle, quel message souhaitez-vous transmettre sur le rôle de l’alcool dans nos comportements et dans les rapports de pouvoir ?
De l’Histoire nous tirons des leçons, et l’actualité nous permet d’expliquer des faits historiques qui sont incompréhensibles si on ne tient pas compte de la consommation d’alcool. C’est ainsi que j’ai travaillé à partir de cas cliniques rencontrés en consultations d’alcoologie et de faits divers que j’ai eu à commenter alors que je travaillais à Addictions France (alors ANPAA). Ces histoires contemporaines m’ont permis de comprendre des personnages historiques et des événements anciens. D’ailleurs, il est intéressant d’étudier les différentes facettes du pouvoir, depuis celui de l’homme politique ou du général alcoolique jusqu’aux petits tyrans domestiques violents avec leurs proches : le résultat dans leurs cerveaux sont assez semblables.
L’affaire de la mort de la princesse Diana m’a beaucoup impressionné. J’ai vu de près comment le rôle de l’ivresse du chauffeur a été bien traitée par les médias étrangers mais négligée en France à l’exception de quelques journaux humoristiques. Oui, en France, de l’alcool et même de ses drames, on tire plutôt des plaisanteries et des chansons. Le même aveuglement volontaire a pu être observé à l’occasion de la mort de Marie Trintignant.
Dans la sphère politique française, l’alcool fait-il encore partie des rituels de pouvoir ?
Souvent les responsables politiques rassurent en donnant une image de « bons vivants ». Nos hommes politiques se font encore photographier en période électorale à un comptoir de bistrot, un verre à la main, alors qu’ils ont depuis longtemps abandonné la cigarette.
Certes, il faut bien chercher pour trouver des allusions à des consommations d’alcool qui pourraient être excessives. Ainsi de cette évocation d’un « whisky nocturne » bu régulièrement dans un palais républicain par un « vrai politique… qui aime les rapports de force, les complots, les diners » (Le Monde, 16 octobre 2024).
En 2024, pour la première fois dans l’histoire de la République, c’est une femme qui a été nommée ministre en charge des relations avec le Parlement. Le Premier ministre de l’époque avait commenté cette nomination en disant que pour aller négocier avec les parlementaires, on considérerait qu’il valait mieux le faire « autour d’une bonne bouffe, avec un cigare» et que c’était donc « un truc de mec ». Gageons que les alcools, qui vont avec le repas et le cigare, étaient inclus dans l’image de cette convivialité politique, même s’ils ne sont pas évoqués.
Les choses évoluent. On boit moins dans les sphères politiques et aussi médiatiques, me disait récemment une femme, grand reporter. Mais attention au retour de l’intoxication à la française, avec le masculinisme et ses gauloiseries.
En savoir plus :
- Michel Craplet, psychiatre et alcoologue, pour «Le pouvoir et l’ivresse – de Noé à Eltsine», aux éditions Odile Jacob | Europe 1
- «L’alcool, une cause ignorée de nombreux évènements historiques »
- L’ivresse du pouvoir : comment un verre de trop a fait basculer l’Histoire… à plusieurs reprises – RTBF Actus
