Dans cette interview « Paroles de pro », la parole est à Esen KMYTA, chargée de projet prévention et formation au sein d’Addictions France en région Auvergne-Rhône-Alpes, et spécialisée dans la démarche d’intervention en milieu professionnel.  À travers son parcours et son expérience, elle revient sur ses missions, les enjeux de la prévention des conduites addictives en entreprise, la construction de formations adaptées aux réalités du terrain et l’importance d’un accompagnement global et durable des structures professionnelles. 

Quel est votre parcours au sein d’Addictions France ? 

J’ai rejoint Addictions France en septembre 2015, en tant que chargée de prévention dans la Drôme. À l’époque, j’intervenais principalement en prévention auprès de publics jeunes, en situation de handicap ou de précarité. Progressivementmes missions ont évolué : j’ai d’abord intégré, l’équipe médico-psycho-sociale du CSAPA à mi-temps. En 2018, je suis devenue chargée de projet régional en Auvergne-Rhône-Alpes pour ensuite me spécialiser dans la démarche d’intervention en entreprise (DIE / DIMP), aussi bien auprès des entreprises privées, de la PME aux grands groupes, que des collectivités territoriales, structures médico-sociales, hospitalières ou associatives.  

 

Pouvez-vous décrire votre rôle en tant que chargée de formation chez Addictions France ? 

Mon rôle couvre l’ensemble du cycle de formation en milieu professionnel : conception, organisation, animation et évaluation.  

Il existe deux grands cadres d’intervention. 

D’une part, les formations issues de notre catalogue national, déployé sur les territoires. Ces formations s’adressent à des publics variés, et se déclinent selon les enjeux spécifiques des structures (management, services de prévention et de santé au travail, réduction des risques, écrans, etc.). J’organise la formation de A à Z et je l’anime en tenant compte des besoins individuels des participants, identifiés en amont grâce à des questionnaires d’attentes, puis tout au long de la formation grâce à des outils pédagogiques variés (quiz, débats, mises en situation). 

D’autre part, nous répondons à des demandes dites “INTRA”, initiées directement par une structure. Dans ce cadre, nous menons une analyse approfondie de la demande pour personnaliser l’intervention : contexte, origine, public cible, objectifs, ressources mobilisables. À partir de nos programmes existants, nous coconstruisons avec le client un contenu adapté aux réalités du terrain et au secteur d’activité. 

 

Comment définissez-vous les besoins de formation en addictologie au sein des entreprises ? 

Les entreprises nous sollicitent le plus souvent via les services des ressources humaines, Qualité Sécurité Environnement ou les services de prévention et de santé au travail. Parfois, la demande fait suite à un événement précis ou à des situations individuelles repérées en interne, ce que j’appelle l’“effet pompier”. D’autres fois, elle s’inscrit dans une politique globale de prévention, en lien avec la santé mentale et les risques professionnels. 

Notre accompagnement repose sur une approche structurée autour de trois axes : la réglementation, la prévention-formation et l’accompagnement. 
Nous travaillons d’abord le cadre légal : règlement intérieur, procédures internes, chartes, rappels de ce qui est autorisé ou interdit en milieu professionnel. La formation devient ensuite un outil au service de la prévention : formation des encadrants, des personnes ressources, des SPST, et actions de sensibilisation auprès de l’ensemble des salariés. 
Enfin, l’accompagnement vise à identifier et faire connaître les ressources internes et externes, afin de faciliter l’orientation en cas de difficulté. 

 

Quelles sont les formations les plus demandées en milieu professionnel ? 

Les formations à destination des encadrants sont particulièrement demandées. Les managers s’interrogent beaucoup sur leur légitimité : comment repérer une situation à risque, comment aborder le sujet sans stigmatiser, comment agir tout en restant dans leur rôle. Ils veulent bien faire, mais se sentent souvent démunis. 

Nous intervenons également beaucoup auprès des services de prévention et de santé au travail, qui peuvent soit avoir besoin d’être davantage outillés, soit nous déléguer cette compétence pour bénéficier de notre expertise et de notre neutralité. 

Idéalement, notre travail s’inscrit dans la durée : formation des instances de pilotage (directions, représentants du personnel, SPST), formation de l’ensemble des encadrants, puis actions de sensibilisation pour tous les salariés, complétées par des temps d’échanges de pratiques quelques mois plus tard. 

 

Comment se déroule un programme “sur mesure” pour une entreprise ? 

Le “sur mesure” repose avant tout sur un diagnostic préalable. J’analyse l’organisation du travail, les conditions de travail, les postes à risques, les procédures internes, les difficultés rencontrées, et, si possible, les fiches de poste. Lorsque j’ai l’opportunité de visiter les sites, c’est un vrai plus : cela me permet de mesurer la pénibilité réelle du travail (bruit, chaleur, contraintes physiques), de mieux comprendre les risques professionnels et de faire le lien avec les conduites addictives. 

Les contenus de la formation sont ensuite adaptés, notamment à travers les cas pratiques et mises en situation, afin d’être au plus proche de la réalité de terrain. Il m’arrive même d’animer directement sur site ou sur chantier lorsque les salariés ne peuvent pas se dégager. Cette proximité est très appréciée et renforce la crédibilité de l’intervention. 

 

Comment évaluez vous l’impact et la qualité de vos formations ? 

Dans le cadre de notre démarche qualité, nous évaluons les acquis tout au long des formations, à l’aide de quiz, débats et temps de reformulation. L’enjeu est de vérifier non seulement ce qui a été retenu, mais aussi ce qui peut être mis en application. 

Nous proposons également des temps de suivi, lors de rencontres ultérieures avec les salariés ou via des échanges de pratiques. Je précise toujours que je reste disponible après la formation, sans “date de péremption”. Libérer la parole implique d’être présent ensuite pour accompagner les difficultés qui peuvent émerger. 

Addictions France est certifiée Qualiopi. Cette certification, renouvelée en 2024, garantit un cadre de normes contrôlées, mais notre force réside aussi dans notre dimension nationale : près de 2 000 salariés et bénévoles experts, aux compétences variées, une veille interne permanente, et une capacité à déployer des programmes cohérents sur l’ensemble du territoire. 

 

Quels sont les principaux obstacles rencontrés par les entreprises ? 

Le premier frein reste les représentations autour des addictions. Le sujet demeure tabou, perçu comme relevant de la sphère privée ou de l’intime. Or, en milieu professionnel, il s’agit avant tout de santé et de sécurité au travail. L’employeur est garant de la santé et de la sécurité de ses salariés, la ligne managériale par délégation, mais les salariés ont aussi une responsabilité envers eux-mêmes et leurs collègues. 

Nous ne travaillons pas sur les situations individuelles, mais sur les représentations, les préjugés, la culture d’entreprise et la compréhension de la place des substances psychoactives dans notre société. L’autre difficulté concerne la mobilisation des acteurs, le temps disponible et les contraintes budgétaires. 

 

Que diriez-vous à une organisation qui souhaite initier une démarche de prévention ? 

Qu’elle prenne simplement contact ! 😊 Toute structure qui souhaite mettre en place une action de prévention peut faire appel à nous. Il n’est pas nécessaire de monter un projet ambitieux dès le départ. Un premier échange permet d’évoquer les situations préoccupantes, de faire un état des lieux et de définir des objectifs réalistes. La médecine du travail est souvent un relais clé, mais l’essentiel est d’oser engager la démarche. 

 

Comment analysez-vous l’augmentation récente des consommations en entreprise ? 

Il faut être vigilant à ne pas faire porter la responsabilité uniquement sur l’employeur ou sur le salarié. Les substances psychoactives ont toujours existé. C’est un enjeu sociétal. 

En milieu professionnel, nous travaillons sur trois notions : l’importation (ce que l’on amène avec soi), l’adaptation (consommer pour tenir face aux contraintes) et la culture (normes implicites, usages collectifs). L’organisation et les conditions de travail jouent un rôle majeur, tout comme les parcours personnels. Certains profils sont plus exposés, notamment le travail de nuit, les métiers à forte pénibilité ou à cadences élevées. 

Concernant la cocaïne, son accessibilité accrue, la baisse des prix et sa banalisation sont préoccupantes. Son usage est souvent lié au manque de sommeil, à la pression de performance et aux risques psychosociaux. Les enjeux en termes de santé, de sécurité et de responsabilité professionnelle sont majeurs. L’objectif n’est pas de moraliser, mais de regarder la réalité en face et de construire des réponses adaptées, humaines et collectives.