Après avoir lui-même bénéficié d’un accompagnement en addictologie, Frédéric Guerrier est devenu médiateur de santé pair chez Addictions France à Paris (Antennes du CSAPA dans le 14e et le 19e arrondissements) depuis février 2025. Son rôle : accompagner les personnes concernées par les addictions en mobilisant à la fois son expérience vécue et les compétences acquises au cours de sa formation.

Aujourd’hui, Addictions France, compte 5 médiateurs de santé pairs (MSP) et continue de recruter sur ces fonctions afin de renforcer les équipes d’accompagnement.

Frédéric nous explique en quoi consiste ce métier encore méconnu et ce qu’il apporte dans les parcours de soin.

Quel est votre parcours et qu’est-ce qui vous a conduit vers le métier de médiateur de santé pair ?

Mon histoire personnelle est intimement liée à mon métier aujourd’hui. J’ai moi-même connu des problèmes d’addiction et suivi un parcours de soins. Après un premier séjour en centre de traitement en 2007, j’ai connu cinq années d’abstinence avant une rechute. Cette expérience m’a permis de comprendre que certaines choses étaient restées en suspens dans mon parcours de rétablissement.

J’ai retrouvé l’abstinence après un nouveau suivi. Très tôt, j’ai eu l’idée de travailler auprès de personnes confrontées aux mêmes difficultés que celles que j’avais traversées. Avec le temps, cette envie est revenue avec force : je voulais exercer un métier qui ait du sens et donner une utilité à mon vécu. Aujourd’hui, je vois mon parcours de dépendance, de soin et de rétablissement comme un continuum qui me permet d’accompagner d’autres personnes.

 

Pouvez-vous définir la pair-aidance et expliquer votre intérêt pour cette pratique ?

La pair-aidance repose sur l’idée qu’une personne qui a traversé des difficultés et qui les a surmontées accompagne d’autres personnes confrontées aux mêmes situations. Cela existe dans différents domaines, comme la santé mentale, le handicap ou encore les maladies chroniques.

Si mon expérience peut permettre à d’autres personnes de « gagner du temps », de trouver plus rapidement des ressources ou simplement de se sentir comprises, alors elle prend tout son sens. La pair-aidance apporte une forme de proximité et de compréhension complémentaire dans la prise en charge.

 

Vous avez repris des études pour exercer ce métier. Comment avez-vous vécu cette expérience ?

Mon intérêt pour la pair-aidance s’est construit progressivement. Une sensibilisation de trois jours avec l’association Aurore m’a permis d’en comprendre concrètement les enjeux et les missions.. Cela a été une étape décisive. Ensuite, je me suis intéressé aux formations et aux publics concernés dans le cadre d’un véritable cheminement. Un échange avec une personne ayant suivi la licence m’a aidé à mieux me projeter.

Retourner à l’université plus de trente ans après mes premières études a été un défi, d’autant que je travaillais à temps plein. Mais cette reprise d’études a été une chance : motivé et plus mûr, j’ai pu m’y investir pleinement et m’adapter. Je vais bientôt obtenir mon diplôme, une étape importante de cette nouvelle vie professionnelle.

 

En quoi consiste votre mission au sein d’Addictions France ?

J’interviens sur deux centres parisiens de l’association. Dans un centre, j’ai rapidement mené des entretiens individuels, dans l’autre, j’ai d’abord participé à des entretiens en binôme avant de recevoir moi-même des personnes. Ces approches différentes ont été très enrichissantes et montrent qu’il existe plusieurs manières d’atteindre un même objectif : accompagner au mieux les usagers.

Je participe également à des actions de prévention et de réduction des risques, notamment autour de l’alcool, auprès de résidents et de professionnels en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS). J’ai eu l’occasion de coanimer des formations ainsi que les journées d’intégration des nouveaux salariés. J’anime aussi un atelier d’écriture collectif qui permet aux participants de s’exprimer à partir d’un abécédaire. Au fil des séances, on voit les personnes gagner en confiance, se dévoiler davantage et créer une véritable dynamique de groupe.

 

Comment la pair-aidance se traduit-elle concrètement dans vos échanges avec les personnes accompagnées ?

Lorsque je rencontre une personne, je me présente aussi à travers mon parcours. Le fait de savoir que j’ai moi-même connu l’addiction, le soin et le rétablissement facilite souvent la relation. Les échanges sont parfois plus spontanés et plus directs.

Un usager m’a dit un jour : « Le médecin sait, mais vous, vous connaissez. » Cette phrase résume bien la complémentarité des approches. Les professionnels apportent leur expertise clinique et thérapeutique, moi, j’apporte également une expérience vécue. Cela peut aider certaines personnes à franchir des étapes qui leur paraissaient difficiles.

Je pense notamment à un patient très réservé qui hésitait à rencontrer une psychologue. En lui expliquant ce que le suivi psychologique m’avait apporté dans mon propre parcours, il a accepté de faire la démarche. Aujourd’hui, il est satisfait de son accompagnement. Mon expérience peut parfois servir de passerelle vers le soin.

 

Selon vous, qu’est-ce qui rend votre métier unique ?

La médiation en santé permet de créer des ponts : entre les usagers et les professionnels, mais aussi entre différentes visions du soin. Je suis particulièrement attaché à l’approche de réduction des risques. Certaines personnes, y compris parmi les professionnels de santé, ont encore du mal à comprendre que l’abstinence n’est pas toujours le seul objectif possible.

J’ai récemment échangé avec un médecin généraliste qui s’interrogeait sur cette démarche. Nous avons pris le temps de discuter du projet thérapeutique d’une personne accompagnée au CSAPA, et des différentes étapes de son parcours. L’objectif est toujours que la personne puisse faire ses propres choix. Une abstinence imposée fonctionne rarement ; en revanche, lorsqu’une personne est actrice de son projet, les changements ont davantage de chances de s’inscrire dans la durée.

Mon métier consiste aussi à porter ce message : il existe plusieurs chemins vers le rétablissement. L’essentiel est d’accompagner les personnes là où elles en sont, dans le respect de leurs objectifs et de leur rythme.

 

Quel conseil donneriez-vous à une personne qui souhaiterait devenir médiateur de santé pair ?

Je lui conseillerais d’abord de prendre le temps de découvrir ce qu’est réellement la pair-aidance.

Ensuite, il est important de se renseigner sur les différentes formations existantes et d’échanger avec des personnes qui exercent déjà ce métier. Le parcours se construit progressivement. J’ai moi-même rencontré des professionnels avant de m’engager dans une licence en alternance. Ce métier demande de l’investissement, mais il offre aussi une formidable opportunité de mettre son expérience au service des autres et de transformer son parcours de vie en ressource.