Paroles de pro
Eloïse Cortopossi - Conseillère en économie sociale et familiale (CESF) et référente CSAPA carcéral en Corse
Plongée au cœur de l’engagement et des défis dans la lutte contre les addictions.
À Casabianda, en Corse, Éloïse Cortopossi accompagne des personnes détenues confrontées à des problématiques addictives. Conseillère en économie sociale et familiale (CESF) et référente CSAPA en milieu carcéral à Addictions France, elle témoigne d’un accompagnement où addiction, parcours de vie, réinsertion et prévention de la récidive sont étroitement liés.
Quel a été votre parcours professionnel avant de rejoindre Addictions France ?
Mon parcours n’a pas été linéaire. Après un BTS en économie sociale et familiale, puis le diplôme d’État de CESF, j’ai travaillé en psychiatrie, en santé mentale, en CSAPA hospitalier, en alcoologie et en réhabilitation. J’ai aussi toujours été passionnée par la criminologie, dans laquelle je me suis spécialisée. Aujourd’hui, ces connaissances me sont très utiles pour comprendre les parcours de vie complexes, les addictions, les questions de violences ou encore de passage à l’acte.
J’ai rejoint Addictions France en octobre 2023. Mon expérience en psychiatrie et en addictologie m’aide également beaucoup dans le travail avec les équipes et dans l’accompagnement des personnes détenues.
Vous intervenez au centre de détention de Casabianda, un établissement particulièrement atypique. Qu’est-ce que cela change dans votre accompagnement ?
Casabianda est un centre de détention semi-ouvert, avec une exploitation agricole. Les personnes détenues peuvent travailler, développer des compétences et construire un projet professionnel. C’est un environnement qui permet de travailler davantage sur l’autonomie et la réinsertion. Le public est exclusivement masculin, avec notamment des personnes condamnées pour des infractions à caractère sexuel. Certaines sont incarcérées depuis longtemps et peuvent être condamnées à de très longues peines.
Dans ce contexte, j’ai davantage de temps pour accompagner les personnes. Cela permet de créer un lien de confiance et de leur proposer un espace de parole différent de l’espace judiciaire, qu’elles peuvent réellement investir.
Quel est concrètement votre rôle de référente CSAPA auprès de ces personnes ?
Je rencontre les personnes qui présentent une problématique addictive et je les accompagne en tenant compte des réalités particulières du milieu carcéral. Je travaille en lien avec l’unité sanitaire, le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP), l’établissement pénitentiaire et les équipes d’Addictions France. Mon rôle est aussi de faire le lien entre ces différents acteurs et de préparer la continuité des soins et l’accompagnement à la sortie.
On peut travailler sur les consommations, mais aussi sur l’impulsivité, le passage à l’acte ou encore les pratiques sexuelles à risque. La réduction des risques fait donc pleinement partie de l’accompagnement.
L’objectif est de soutenir la personne dans son projet de vie, de développer ses compétences psychosociales et de favoriser son rétablissement, avec une posture d’écoute, de bienveillance et de non-jugement.
En quoi votre regard de CESF est-il particulièrement utile dans cet accompagnement ?
Une addiction ne peut pas être dissociée des conditions de vie de la personne. Je fais donc un bilan social pour comprendre sa situation avant l’incarcération, aujourd’hui et après sa sortie, en recueillant aussi ses attentes et ses projets.
À Casabianda, le travail agricole peut par exemple permettre à certains de construire un projet professionnel : devenir berger, agriculteur, développer des compétences techniques…
Mais il faut aussi prendre en compte l’isolement familial, les ressources, le logement ou encore l’accès aux soins. Certaines personnes viennent du continent ou des DOM et sont très éloignées de leurs proches. Mon rôle est de regarder la personne dans sa globalité et de l’aider à construire un projet réaliste, au-delà de sa problématique addictive.
Comment préparez-vous la sortie pour éviter les ruptures de parcours ?
La sortie se prépare bien avant le jour J. Je travaille avec l’unité sanitaire et le SPIP pour identifier les besoins et mettre en place les relais nécessaires.
Certaines personnes sont très éloignées du soin et peuvent avoir une appréhension du milieu hospitalier. Nous pouvons alors les orienter vers des structures associatives, notamment des CSAPA ou des CAARUD.
On travaille aussi sur les craintes liées à la sortie, notamment la peur de reprendre des consommations. Les compétences psychosociales permettent d’anticiper ces situations et de donner à la personne des ressources pour y faire face.
L’objectif est d’éviter les ruptures, aussi bien dans les soins que dans l’accompagnement social, et de favoriser la réinsertion et la prévention de la récidive.
Quel message souhaitez-vous faire passer sur les personnes détenues et les addictions ?
Comprendre n’est pas excuser ni accepter. Une personne détenue reste une personne. Il ne faut pas la réduire à son infraction ou à son addiction. Mon rôle est de comprendre son parcours, de travailler sur ses problématiques et de l’accompagner vers le rétablissement et la responsabilisation.
La criminologie m’a aussi appris que les violences et les infractions sont des phénomènes de société. On peut détourner le regard, ou se demander : qu’est-ce qu’on met en place pour prévenir, accompagner et éviter la récidive ?
Je préfère apporter ma pierre à l’édifice. C’est une responsabilité collective pour permettre le rétablissement, favoriser la responsabilisation et donner aux personnes les moyens de construire un autre projet de vie.